Suite de notre entretien avec James Cameron. Après nous avoir parlé relief et cinéma virtuel, le cinéaste évoque ici des problématiques de mise en scène générées par ses nouvelles méthodes de filmage, mais aussi de la morale qui sous-tend Avatar.
Jusqu'à quel point le cinéma virtuel a-t-il changé votre façon de filmer ?
Bien entendu, c'est une façon totalement géniale de travailler pour un réalisateur : tout est plus précis, vous pouvez tout peaufiner avec un luxe inouï. Après, je ne pense pas que mon style a changé grâce au cinéma virtuel, du moins j'espère que ce n'est pas de façon sensible. Le défi pour moi sur Avatar, c'était de parvenir à maintenir la cohérence de mon style, que je filme l'action en live ou que je travaille sur un plateau virtuel. C'est pour cette raison que j'ai choisi d'être mon propre opérateur sur toutes les scènes tournées en live, qu'il s'agisse de prises de vues à l'épaule, de grue avec une tête radiocommandée ou de Dolly. J'avais juste besoin d'un steadycamer, parce que le Steadycam exige un savoir-faire très particulier que je ne possède pas. Et bien entendu, en cinéma virtuel, je continuais à être le seul opérateur du film. De cette façon, j'ai tenté de conserver la même approche, la même esthétique et la même dynamique, en passant d'un médium à un autre.
Comment êtes-vous parvenu à cadrer votre film pour qu'il soit à la fois projeté en Imax et en format large panoramique ? Ça devait vous rendre totalement schizophrénique, non ?
Vous venez de soulever un problème vraiment intéressant. En fait, nous commencions par composer les plans en CinémaScope, pour un ratio de 2.35 donc. Mais dès cette étape nous conservions un espace supplémentaire en haut et en bas du cadre. Tant et si bien qu'ultérieurement, nous pouvions recadrer le film au format Imax, donc en ratio 1.43, sans rien perdre des informations qui étaient déjà présentes en CinémaScope et en gardant le point de focalisation des spectateurs sensiblement au même endroit. Tout ce qui changeait, c'était la sensation d'immersion, mais du point de vue de la composition des images, les intentions restaient les mêmes sur les deux versions. Ainsi, je n'avais que très peu de travail de recadrage à faire en passant d'une version à une autre. Ceci étant dit, quand on parle de projection relief, je préfère qu'une image soit plus haute que le cadre cinéma classique : j'ai la sensation qu'une image haute diffusée en relief donne le sentiment que l'on vous a plongé dans le monde projeté, notamment parce que la notion de cadre disparaît. J'ai été surpris quand je me suis découvert cette préférence, parce que depuis toujours, j'ai aimé le format large du CinémaScope. Mais en relief, avec une image plus haute comme celle du format Imax, vous avez vraiment une sensation de profondeur, voire de vertige. Et c'était très important pourAvatar, notamment pour les scènes de vol.
Mais alors pourquoi avoir opté pour le 2.35 pour les projections dans les salles de cinéma non équipées en Imax ? Pourquoi ne pas avoir choisi un format plus carré, comme un 1.85 par exemple ?
Pour une seule raison : parce que dans la plupart des salles, si vous voulez que votre film occupe toute la superficie de l'écran, il faut projeter du 2.35. Et je pense qu'afin que l'immersion soit efficace, nous nous devions d'avoir le plus grand écran possible dans chaque salle. Dans le cas contraire, je pense en effet que j'aurais choisi le 1.85.

Au final, quelle est la meilleure manière de voir Avatar ?
Le film a la même durée dans tous les formats, car la durée maximale que puisse supporter un projecteur Imax étant de 2h40, je ne voulais pas léser les spectateurs de ce format-là en leur proposant un montage plus court que celui projeté en CinemaScope dans les salles normales. Et je voulais d'autant moins les léser que j'estime que, pour profiter au maximum du spectacle et pour avoir réellement l'impression d'être dans le film, la projection en Imax 3D est la meilleure solution. Le but d'un film comme Avatarest de faire rentrer le spectateur dans une nouvelle dimension, dans un nouveau genre de cinéma basé essentiellement sur la technologie 3D et sur la taille de l'écran, mais il faut faire ça en douceur et nous ne pouvions proposer le film uniquement en Imax 3D.
Attention : la question et la réponse suivantes contiennent des révélations sur l'intrigue du film.
La morale d'Avatar est d'une noirceur étonnante : il n'y a définitivement plus aucun espoir pour la race humaine...
La question que doit soulever cette fin est la suivante : « Vivons-nous sur un monde mourant ? Le vaisseau spatial Terre court-il à sa perte ? » Je le crois, du moins si nous n'évoluons pas très rapidement. La surpopulation continue de croître, la consommation des énergies fossiles ne cesse d'augmenter, l'industrialisation de nos civilisations emploie de plus en plus d'énergie. Et puis, nous abusons de l'environnement naturel : nous pêchons largement trop dans les océans, la biodiversité va de mal en pis... On va passer un sale moment dans les vingt, trente prochaines années. Tout le monde, ou presque, a conscience de ces faits, et pourtant personne ne veut se confronter à cette atroce réalité et admettre la vérité suivante : notre façon de vivre ne peut plus durer. Il faut prendre ce problème à bras-le-corps dès maintenant parce que notre destin, en tant que race, sera de nous confronter à cette problématique d'une façon ou d'une autre. Et plus nous serons passifs quand cette confrontation surviendra, pire ce sera. Or, je pense qu'un grand film populaire contemporain, surtout s'il est aussi destiné aux enfants, doit permettre de passer un très agréable moment certes, mais tout en conduisant les spectateurs à réfléchir à ce genre de problème.
Comment expliquez-vous que la quasi-totalité de vos films développent des histoires sur la peur de la technologie alors que vous êtes un réalisateur complètement féru de technologie ?
(Rires) Je crois que c'est là tout le dilemme de la civilisation humaine : nous sommes fascinés par elle mais, en même temps, elle contient en elle de nombreux problèmes qui peuvent représenter des dangers pour notre espèce, comme la puissance nucléaire, les armes bactériologiques ou tout simplement les dommages écologiques qui pourraient entraîner l'anéantissement de notre planète. Nous avons donc une relation conflictuelle avec la technologie : nous l'aimons mais nous avons également besoin de la craindre et de la contrôler. Du coup, c'est vrai que mes films ont tendance à refléter cet état d'esprit de mes contemporains. Même Titanic, tout film d'époque qu'il était, parlait de cela. Vous savez, je ne suis pas un techno-geek : j'ai conscience du fait que nous devons être vertueux dans notre manière de gérer notre civilisation, car nous sommes la seule espèce technologique à la surface de cette planète.
En tout cas, cette morale est l'un des aspects d'Avatar qui m'a beaucoup rappelé Princesse Mononoké...
Ah, je plaide coupable : quand Neytiri chevauche le Thenatar, c'est un décalque du plan de San chevauchant son loup. Donc oui, bien entendu, Princesse Mononoké était très présent en moi quand j'écrivais le film. Et j'assume totalement cette influence et cette référence, car j'estime qu'il est légitime de rendre hommage à une œuvre qui vous a marqué, un peu comme Quentin Tarantino qui pousse cependant cet exercice dans ses derniers retranchements. Mais personnellement, j'espère que cette influence est revendiquée, tout en restant discrète et parfaitement intégrée au reste du film.
Article originellement publié sur le site Excessif.
Malgré le succès historique de Titanic, est-ce que ce fut difficile de convaincre la Fox d'investir dans un projet aussi ambitieux et aussi singulier qu'Avatar ?
Absolument. Je pense que c'était difficile de convaincre n'importe quel gros studio hollywoodien de financer un tel film à cause de la note d'intention dont nous venons de parler et à cause du défi technique. Nous les avons convaincus en tournant un test qui devait leur montrer à quoi ressemblerait le film. Nous avons tourné cinq minutes de film en performance capture et, sur ces cinq minutes, nous avons finalisé quarante secondes d'images chargées de présenter l'aspect final du film. Lorsqu'ils ont vu le test en 3D, ils ont compris ce que nous voulions faire et ils ont donné le feu vert. Je crois qu'Avatarreprésente le dernier cri en matière de nouvelles images. Et dans ce cas précis, il est certain qu'une histoire classique, dans laquelle le spectateur peut retrouver ses marques, fonctionne un peu comme une porte d'entrée, un moyen d'accueillir les gens dans ce nouvel univers qu'est le cinéma proposé parAvatar. Mais la démarche n'est pas consciente : vous savez, j'ai toujours raconté des histoires classiques.
Comment voyez-vous le cinéma de demain ?
Si je devais résumer le cinéma de demain en une réponse rapide, je dirais : ce sera exactement la même chose qu'aujourd'hui et qu'hier. Certes, la technologie évoluera, le contexte se modifiera mais tout cela ne changera jamais le fait que, pour faire un bon film, il faudra toujours une bonne histoire et de beaux personnages. C'est pour ça que les gens auront envie de sortir de chez eux, de venir s'asseoir dans une salle de cinéma et de partager une expérience de groupe. Je crois que cela ne s'arrêtera jamais.
Propos recueillis par Arnaud Bordas et Julien Dupuy











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