Presque deux années après l'instant zéro Avatar, Les Aventures de Tintin : Le secret de la Licorne de Steven Spielberg sort dans les salles françaises, avec deux mois d'avance sur les Etats-Unis. Et c'est un film choc, un séisme visuel insensé, la vision réjouissante d'un réalisateur régénéré par les nouveaux outils mis à sa disposition. Chronique de l'An 1 d'une nouvelle ère cinématographique.
C'est un spectacle extraordinaire. Non, nous ne parlons pas de Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne, de Steven Spielberg. Mais des réactions qu'il suscite. En l'espace de deux semaines, la quasi-totalité de la critique française "officielle" s'est soudainement transformée, par un tour de passe passe surréaliste, en nouvelle gardienne du temple des geeks. On hurle au blasphème et au sacrilège, à l'irrespect de l'oeuvre originale. Ainsi, la "ligne claire" des albums originaux ne serait pas respectée. Tintin et le Mystère de la Toison d'Or (1961), ou Tintin et les Oranges Bleues (1964), c'était mieux. Tonnerre de Brest, les scénaristes y-zont mélangé des éléments de trois albums. A l'écran y'a des trucs pas réels. Ca ressemble à un jeu vidéo. Spielberg, le méchant yankee, y fait rien qu'à piller notre patrimoine pour grapiller quelques sous. Spielberg, serait Rackham le Rouge, et Tintin, (le film), un détournement terroriste de la culture franco-belge, l'équivalent du 11 septembre pour 72 ans d'existence d'un trésor de la bande dessinée !
Passée l'amusante vision de ce déchainement et de ce retournement, (ils savent donc désormais ce que doivent ressentir les fans de comics à la vision de Iron Man 2, Green Lantern ou Thor), il faut réaliser que s'entêter à approcher Tintin sous l'angle de l'adaptation fidèle et respectueuse à l'oeuvre de Hergé est une erreur. Le film n'est pas une adaptation, mais une réappropriation. Hergé l'avait prédit lui même, lui qui refusait que d'autres poursuivent son oeuvre sur papier, mais championnait de son vivant Spielberg comme l'héritier idéal pour poursuivre ses aventures sur grand écran. Avec le casting de Spielberg aux commandes du projet, s'envolent immédiatement en fumée toutes les casseroles idéologiques nauséabondes et embarrassantes que traine le personnage depuis sa création dans les pages de l'hebdomadaire catholique et conservateur du Petit Vingtieme, sans oublier les accusations de collaboration avec l'occupant nazi*. Il s'agit après tout du réalisateur de la Liste de Schindler !
La passation de pouvoir entre le créateur de la bande-dessinée, et celui de la version cinéma, Spielberg la met carrément en scène en ouverture du film. Impossible, pour quiconque ayant lu et apprécié Tintin dans sa jeunesse, de ne pas avoir l'oeil humide devant ses premières images, qui posent aussi les bases de l'univers de Tintin transposées à l'écran. Le feeling, les décors, la direction artistique, le découpage, tout est là. Clairement comme le disait Hergé "Tintin est entre de bonnes mains". Alors certes, ce n'est plus le Tintin, exactement, de la bande-dessinée. Mais, information à usage de ceux qui ne s'en seraient pas aperçu, dans une salle obscure, nous ne sommes pas en train de lire une bande-dessinée, mais en train de regarder un film.
Et quel film ! C'est l'Avatar de Steven Spielberg. Sa réussite visuelle est indissociable du séisme provoqué par le film de James Cameron, instant zéro de la transformation du 7e Art au 21e siècle. Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne doit être vu comme une nouvelle étape, la première, donc, vers le cinéma du futur. Après la déflagration, l'onde de choc ! Outre l'utilisation de la 3D et de la technologie de performance capture, héritée directement de James Cameron, c'est sur le plateau d'Avatar, après plus de 25 ans de développement et de reports, que le projet du film s'est enfin concrétisé, au cours d'une scène que Cameron s'amuse à décrire dans de nombreuses interviews depuis deux ans. Le réalisateur de Titanic avait confié l'espace d'une demi-heure ses "jouets" à Spielberg et Jackson. On aurait aimé être une caméra sur le plateau d'Avatar à ce moment là, pour capturer la scène : c'est précisement quand il empoigne les joysticks de James Cameron, que Spielberg a une révélation qui va révolutionner son travail de cinéaste. Ainsi, le réalisateur grisonnant et respecté, qui alignait parfois jusqu'a trois films en une année, avec plus (Munich) ou moins (Indiana Jones et le machin bidule truc etc. de crystal) de bonheur, semble être redevenu le jeune homme de Duel (1971), son premier film, régénéré par les possibilités offertes par la nouvelle technologie, comme s'il venait de redécouvrir son métier.
A l'instar de Cameron, Spielberg (le premier réalisateur geek, bien avant Tarantino), s'auto-cite, et révisite ses classiques préférés de l'histoire du cinéma américain, rafraichi par ces nouveaux pinceaux, rajeuni et ragaillardi par la technologie. Les Aventuriers de l'Arche Perdue (1981), Indiana Jones et le temple maudit (1984), et Indiana Jones et La Dernière Croisade (1989), bien entendu, mais aussi La Mort aux Trousses (1959) d'Alfred Hitchcock, dont l'omniprésence, dès le générique, plane sur le film, Lawrence d'Arabie (1962) de David Lean, où invraisemblablement Commando (1985) de Mark L. Lester, et Dangereusement Vôtre (1985) de John Glen, le temps d'un gag (le bazooka tenu à l'envers), ou d'un plan (les méchants vus depuis le fond marin à travers une bulle). Des emprunts du genre, on pourrait en citer des dizaines dans le film. La liste est sans fin. Mieux, la rumeur sur Avatar, parlait d'un incroyable plan-séquence de 6 minutes, qui semble avoir disparu au montage et est absent des bonus du film en Blu-ray et DVD. Spielberg bien évidemment, reprend l'idée à son compte, et c'est l'un des moments les plus incroyables deTintin !
Truffé d'idées brutes de mise en scène dans chaque plan, présentant une 3D immersive et indispensable, (vous iriez voir Le Magicien d'Oz en noir et blanc, vous ?), ne cherchant pas à édulcorer le contenu original (l'alcoolisme de Haddock), Tintin offre un spectacle tel qu'on ne l'attendait quasiment plus de Spielberg. Ce n'est pas un film grand public, mais un grand film de cinéphile et de geek, barjot et branque. Un film d'allumé ! Certes, son rythme effréné necessite un second visionnage. Le scénario est nébuleux, ayant recours à de longs monologues et dialogues pour expliciter les points clés de l'histoire (comme la BD parfois), qui peuvent dérouter le jeune public, là ou Cameron avec Avatar avait choisi une simplicité dépouillée permettant de s'immerger dans l'univers 3D sans se poser de questions. Spielberg met tous les faders à fond, perdant le contrôle insupportable qui caractérise son cinéma depuis trop longtemps, (vous savez, ces plans calculés avec distance et déletaction au milimètre près pour vous mettre la larme à l'oeil, qu'il filmait sans doute en souriant derrière la caméra en se disant "je suis bon!"). Le cinéaste se lâche, enfin ! Il redevient humain.
Sans doute inquiet du séisme que va provoquer cette explosion atomique, Spielberg se paie même son Avatar Day, sa "frigo protection" à lui, longue de deux mois, avec une sortie internationale bien avant les Etats-Unis, histoire de préparer le terrain. On ne sait plus, à ce stade, ce qui est le plus réjouissant dans Tintin, le spectacle du personnage qui enfin réussi à s'échapper des cases étroites de la bande-dessinée, et à prendre vie sur grand écran IMAX 3D, ou bien celui de Spielberg qui a pété un câble et redécouvert son art. Sans doute un peu des deux.
David Fakrikian
*Hergé devait sans doute aussi avoir pressenti, à la vision du premier volet des aventures d'Indiana Jones, Les Aventuriers de l'Arche Perdue en 1981, que le "partner in crime" de Spielberg, George Lucas, devait avoir quelque part dans ses appartements privés une chambre secrète avec un autel dédié au dessinateur belge. (A l'insu sans aucun doute de Spielberg, qui dit avoir découvert l'existence de Tintin après la sortie du premier Indy). En dehors des similitudes évidentes entre les deux personnages, la plus troublante reste la manière dont laquelle Lucas semble ainsi approcher son oeuvre-clé, la saga Star Wars, sur un modèle équivalent à Hergé - Tintin : remises à jour et modernisation constante des oeuvres (il existe plusieurs versions de quasiment chaque album de Tintin), effacement des éditions antérieures, etc.





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