Retardé, remonté, retourné, repoussé,re-remonté… les pires histoires circulent autour de l’interminable genèse du 13ème guerrier. Mais le film qui existe en cache un autre, plus grand, plus beau, plus fort. A l’occasion de sa sortie originelle en DVD, il nous était apparu nécessaire de poser enfin le pied là où l’homme n’est jamais allé : entre les images, et dans les trous noirs où disparaît parfois contre toute logique le chef-d'œuvre maudit de (Michael Crichton et) John McTiernan.

A DVDvision, personne ne s’est encore remis de l’affaire 13ème guerrier . Comme tout ceux qui l’ont vu à sa sortie en salles, nous avons ressenti un arrière-goût de trop peu devant l’odyssée du poète Ahmed Ibn Fahdlan au pays des mangeurs de morts coupeurs de têtes. Quelque chose manquait, indéniablement. Mais le choc esthétique était suffisamment puissant pour que nous entamions une relation passionnelle avec ce western nordique barbare. Les feux rougeoyants de la grande bataille nocturne, les yeux laiteux de la« mère des monstres », les postures graphiques du chef Viking Buliwyf saisies à l’arraché par la caméra...
Grâce à la beauté désarmante de la photo de Peter Menzies et l’inégalable précision de la mise en scène, toutes les pistes esquissées puis laissées à l’abandon par le récit (le mal absolu, la soif d’érudition d’un guerrier primitif, l'apprentisage des langages, des cultures, des civilisations) trouvaient malgré tout le moyen de transpirer à l’écran. Bien sûr, il y avait tous ces fondus au noir qui s’escrimaient à briser, souvent en plein crescendo, les aspirations épiques de l’aventure. Mais bon. De toute évidence, ça ressemblait fort à du cinéma, celui qui secoue aux tripes, qui interpelle de façon quasi-surréelle par son seul pouvoir viscéral (le décor ! le décor ! Et quelle musique, par Odin !). Alors bien sûr, ses deux maîtres d’œuvre, Crichton et McTiernan, entretiennent depuis un dialogue sourd-muet qui exclut encore davantage le spectateur. Mais devons-nous pour autant ignorer que Le 13ème guerrier n’est que la partie émergée du drakkar ? Allons-nous fermer les yeux encore longtemps alors qu’il est largement établi que la statue n’a qu’un bras ?

Eaters of the dead
Quand bien même on le voudrait, c’est aujourd’hui rendu impossible par la sortie en DVD du chef-d’œuvre castré de John Mc Tiernan. Une relecture dans ce format du périple elliptique de Ibn Fahdlan commande d'essayer de débusquer derrière le massacre perpétré en salle de montage (rappelons-le, près de quarante-cinq minutes de métrage rendent l’âme quelque part dans un placard !*), l’adaptation de Eaters of the Dead souhaitée par son réalisateur. A ce stade d’émasculation (pour le génial auteur-mercenaire de Die Hard 1 & 3, « ce qu’ils ont fait une boucherie, je dirais même que c'est immoral »), partir sur les traces de la « Director’s cut » revient à disséquer l’assassinat de Kennedy à la recherche de « l’image manquante » dans le film de Zapruder pour rétablir l’entière vérité sur ce qui s’est passé. Pas gagné d’avance. Pourtant, ce sont bien des images manquantes que proposent les deux bandes-annonces incluses sur le disque, identifiant chacune les étapes qui, sur une période de deux ans, ont conduit les gens de chez Disney à considérer le film de McTiernan comme « insortable ». La première est une authentique exclusivité puisqu’il s’agit de celle montée par le staff Jerry Bruckheimer dans les bureaux de Touchstone Pictures au début de l’année 1998. Encore baptisé Eaters of the Dead, le film est supposé à l’époque sortir dans le courant du printemps. Si les rumeurs font état d’un tournage controversé et complexe, en partie à cause des exigences infernales du cinéaste (obsession pour la lumière naturelle, casting majoritairement norvégien, scènes de bataille à l’infrastructure napoléonienne, en bref, rien de bien insolite pour une lourde production de 80 millions $), les premières images d’un Banderas rendu sourd et hagard par les hurlements de créatures ancestrales déchirant la nuit comblent les attentes de milliers d’anxieux. Entre les flashs rouge sang et les coins de ténèbres aperçus, un carton : « Priez pour les vivants ».

La planète cinéphile se met en ébullition : Eaters of the Dead s'annonce comme le grand renouveau du film de Vikings, le sommet de violence tribale que l’on est en droit d'attendre du réalisateur de Predator. On s’imagine déjà tous à Cannes pour la première. Mais rien ne se passe, pas le moindre petit bout d’affichette sur la croisette. Que se passe-t-il avec Eaters of the Dead ? Après une période de franche perplexité, les échos les moins encourageants viennent nous chatouiller les oreilles. Repoussé à deux reprises pour cause de projections-test intensives et de re-shoot partiel (Crichton lui-même serait passé derrière la caméra après la fuite précipitée de McTiernan – on apprendra par la suite que ce dernier était lié par contrat au Thomas Crown de Pierce Brosnan), Eaters of the Dead se transforme en The 13th Warrior. Et rien ne va plus.
Entre curiosité et fascination
A la lumière du film qui existe aujourd’hui, on peut voir dans ce retitrage le premier coup dur infligé au travail de Mc Tiernan. Le carton commercial du Masque de Zorro au même moment a sûrement motivé un recentrage de l’intrigue autour du personnage de penseur-témoin incarné par Antonio Banderas (parfait d’abnégation et d’humanité) au détriment du vrai héros du film, le seigneur de la guerre Buliwyf que campe avec un aplomb phénoménal le somptueux Vladimir Kulich. On devine pourtant que la rencontre entre les deux hommes, l’alliance du poète cultivé et du combattant primitif qui se nourrissent l’un l’autre dans l’action, est à la source de l’engagement du cinéaste. A bien y regarder, cela reste dans de moindres proportions le cœur du film que l’on connaît. Buliwyf s'y tient à bonne distance de Ibn Fahdlan (ils ne sont presque jamais dans le même plan), qui guette à tout moment une réaction du puissant guerrier, partagé entre curiosité et fascination tout comme l’objectif de la caméra. Dans un souci autant anthropologique que de survie pure, l’Arabe apprend finalement à devenir un guerrier en regardant son double héroïque évoluer, tandis que le Viking s’intrigue pour la forme écrite en observant son compagnon lettré déchiffrer au son de leurs voix (et avec les yeux aussi) le langage de sa tribu. Parce que « voir, c’est croire » (n’oublions pas que le matériau d’origine est un témoignage subjectif sur une période que les historiens connaissent mal), les jeux de regards se multiplient et s’entrechoquent autour de ce doublon mythologique en construction. Comme dans Predator, Piège de cristal ou Une journée en enfer, la victoire en territoire hostile dépend du mariage de l’intellect et de l’instinct animal.

Malheureusement, les facultés d’observation de la mise en scène sont systématiquement contredites par l’emboîtement frénétique des séquences. Impossible de savoir avec exactitude quelle part du personnage de Buliwyf a disparu du montage final. Une chose est sûre : la cérémonie d’enterrement du chef Viking – l’un des passages les plus importants du roman – manque cruellement à l’appel, alors qu’elle est bien annoncée au début du film (bateau en flammes, yeux baissés de Ibn Fahdlan, fondu), comme devant resservir plus tard. Le rituel final qui suit la mort de Buliwyf est exécuté en deux temps (plan 1 et plan 2; sept secondes) trois mouvements (brancard surélevé, bûcher crépitant, yeux grand ouverts et injectés d’émotion de Ibn Fahdlan). Un plan inédit de la sépulture enflammée voguant sur les eaux est miraculeusement conservé dans la seconde bande-annonce qui figure sur le DVD. Passé l’aberrant déséquilibre ressenti en cours de visionnage (il doit y avoir symétrie), on ne s’explique toujours pas le traitement réservé à la jolie compagne de Banderas dans le film (Maria Bonnevie), laquelle est supposée se sacrifier en l’honneur des obsèques du défunt roi à l’image de la jeune femme qu’on aperçoit portée à bout de bras dans la scène jumelle du début. Du reste, c'est écrit tel quel par Crichton dans son bouquin. Au lieu de ça, elle tombe dans un trou dimensionnel à vingt minutes de la fin, juste avant la dernière bataille (le rideau se baisse avec Diane Venora qui lui confie des poignards pour tuer les nouveaux nés en cas d’invasion). Même en ignorant la précipitation avec laquelle se clôt le film (un « au revoir, salut et à bientôt » sur la berge, un insert de Ibn Fahdlan consignant ses exploits, fin), l’éradication pure et simple de ces deux enjeux narratifs au fort potentiel dramatique (et visuel !) confirme qu’il y a bien quelque chose de pourri au royaume du 13ème guerrier.

Dans l'ombre de Thomas Crown
Mais revenons-en aux affres de la distribution. Alors qu’on annonce un dépassement de budget colossal (les projections-test ?) et le remplacement tardif du compositeur Graeme Revell par le king des chevauchées héroïques Jerry Goldsmith, un bout-à-bout de quelques scènes d’une durée de trente-cinq minutes est montré au MIFED en Novembre 98, soit six mois après la première date de sortie envisagée. Signe de l’inquiétude grandissante des pontes de Disney, épuisés par tant de tripatouillage (on parle d’une ribambelle de versions avec lesquelles jongle le studio) et paniqués à l’idée que le bébé leur explose entre les mains, le film est revendu à la sauvette à des distributeurs indépendants un peu partout dans le monde.
En France, Metropolitan FilmExport en fait l’acquisition en lieu et place de Gaumont Buena Vista qui s’occupe habituellement de gérer le catalogue de la firme aux grandes oreilles. En l’an de grâce 1999, au mois de Juillet très précisément, Le 13ème guerrier est enfin visible chez nous en quasi-exclusivité puisqu’il ne sortira qu’un mois plus tard aux Etats-Unis : Thomas Crown, un autre film de John Mc Tiernan, mobilise en priorité les exploitants américains. C’est dans l’ombre de ce dernier que se profile en catimini l’œuvre maudite. Résultat : deux bides coup sur coup au box-office pour le réalisateur. Encore maintenant, personne n’arrive à comprendre le destin funeste rencontré par Le 13ème guerrier, un blockbuster estimé à plus de 100 millions de $ dont le sujet est certes délicat mais qui recèle tout de même de belles promesses d’aventure et d’action. En même temps, le film qu’on a tous vu ne cesse de prendre à contre-pied les commandements les plus sacrés du blockbuster. Quid de l’ultime affrontement contre les terrifiants Wendols, annoncé à grands coups de prières comme un carnage absolu (Ibn Fadhlan qui s’agenouille), et qui se limite à une courte chanson de gestes avançant au ralenti où l’on cherche encore « la peur terminale » entre les inserts cut de sang éclaboussé et de visages meurtris ? John McTiernan n’est pas à mettre en cause dans cette histoire. Parions que son 13ème guerrier à lui jouait à fond la carte du blockbuster rassembleur (il en est l’un des spécialistes les plus influents) tout en dépliant son chapelet de thèmes et valeurs de prédilection.
A sa manière très diffuse, le film pourrait même incarner un certain idéal de cinéma mctiernanien. Tout ce qu’il a toujours porté (le respect des civilisations étrangères, la mixité des cultures, l’héroïsme en marche) se retrouve ici, en plus beau et en plus évident. A croire qu’il a depuis le début envisagé l’entreprise comme une compilation pleinement aboutie de son œuvre (la scène où les guerriers découvrent les corps dépecés des villageois est directement extraite de Predator). Malheureusement, tant qu’il ne règlera pas ce problème de « dualité artistique » qui le cloue au sol (artisan brillant ou vrai auteur ?) et le pousse très souvent à considérer avec condescendance les films qui sont déjà derrière lui (il laisse à d’autres le soin de mettre la dernière touche à Last Action Hero et Une journée en enfer), John Mc Tiernan devra s’attendre à essuyer encore longtemps les plâtres d’Hollywood.Voilà pour la version (à jamais perdue ?) de Mc Tiernan. Maintenant il y a celle de Michael Crichton, disponible chez tous les bons revendeurs vidéo. Et très franchement, elle nous convient au mépris de tous les doutes raisonnables qu’elle peut susciter. En balayant nos prédispositions de spectateurs hétéro-mâles sevrés aux gros films qui montent le son et déchirent la toile, elle nous oblige à chercher, admirer et finalement baisser les armes devant tant de mystère et d’abstraction pure.
A l’arrivée, Le 13ème guerrier est un film simplement unique, un blockbuster qui n’en est pas un, un long-métrage traditionnel qui ne respecte pas les traditions (pas de début, pas de milieu, pas de fin), un modèle de collaboration orageuse et finalement payante entre deux cinéastes (il s’agit bien d’une production Crichton/Mc Tiernan), un poème guerrier figuratif qui en appelle à l’esprit romanesque du spectateur pour en remplir les blancs. Au risque de choquer, on aurait presque envie de féliciter Michael Crichton. Qu’en pense-t-il d’ailleurs ? « Ecoutez, ça s’est très bien passé, on a fait le film qu’on voulait. Il n’y a aucune discorde entre moi et McTiernan ». Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Benjamin Rozovas
(originellement publié dans DVDvision #6, Septembre 2000)
*Allusion à la workprint du film - dans les bonus du Blu-ray récent, McT confirme que sa version director's cut "finie" serait plus longue d'environ 10 mn par rapport au montage définitif.
Les commentaires récents