En 2012, plus de quarante ans après leur première diffusion, les trois séries Vidocq n'existent toujours pas sur support numérique. [MAJ] Mais les choses vont enfin changer avec une sortie DVD prévue par l'INA en 2013. Pour HDvision, Marcel Bluwal, réalisateur, revient sur leur genèse, leur histoire et leur futur.
Avant vous, le personnage de Vidocq n'avait été qu'épisodiquement exploré au cinéma ou en sérial. Comment vous est venue l'idée du projet ?
Marcel Bluwal : C'est George Neveux qui en est à l'origine. Je le connaissais depuis quinze ans. C'était un héritier des surréalistes et un très grand scénariste/dialoguiste de cinéma qui s'était mis à la télévision. Et un jour il me téléphone en disant "Est-ce que tu veux bien faire un Vidocq avec moi ?". Je lui dis "Vidocq ?". Sept ans avant, j'avais déjà voulu faire un Vidocq à la TV. J'avais lu les mémoires de Vidocq, que je n'avais pas aimées pour plusieurs raisons : d'abord Vidocq, le vrai, ment tout le temps. C'est un hâbleur qui se met très en avant, et qui se défend sans arret. D'autre part tout ce qu'il racontait était plein de sang, et pour la télévision de cette époque là... Et puis Neveux a ajouté "c'est une idée que j'ai eu dans l'ascenseur rue Cognac-Jay. Je montai les mains vides proposer un projet au directeur des programmes, quand soudain, le sujet m'est venu, alors j'ai pensé à toi.". Et parce-que c'était lui, j'ai dit oui.
Qu'est ce qui vous fascinait dans le personnage historique ?
M.B : J'ai grandi en lisant et relisant les Misérables de Victor Hugo, où Vidocq s'est divisé en deux, Javert et Valjean. Ces personnages, tout comme le Vautrin de Balzac sont inspirés de Vidocq. D'autre part, c'est la première fois réellement que l'on mettait à jour les liaisons extrêmement serrées entre la police et le crime. Tout est toujours à la limite dans la police, il y a beaucoup de liens amicaux entre les policiers et les criminels parce que ce sont des gens qui ont des vrais rapports de couples, bien plus qu'on ne le croit. Et cet aspect m'a toujours passionné.
On peut dire que George Neveux, en s'attelant à l'écriture des scénarios de la série, a littéralement réinventé Vidocq.
M.B : Il m'a envoyé les scénarios des premiers épisodes, qui n'étaient effectivement vraiment pas du tout le Vidocq historique, mais du Scaramouche, tout en préservant le côté double, puisque dans la première série d'épisodes, il est encore un bagnard en fuite. Ce qui m'a absolument intéressé dans le personnage que Neveux rapportait, c'est précisement ce coté léger, aérien, comique, qui correspondait exactement à la personnalité de Neveux. Neveux était passionné par cette époque là. Il la connaissait par coeur, mais il y apportait quelque chose de ludique, en plus, qui m'interessait beaucoup.
C'est aussi lui qui a eu l'idée de faire avancer la série dans le temps d'un épisode à l'autre ?
M.B : C'est une décision qu'on a prise ensemble. Concrètement la première série avec Bernard Noel se déroule sur cinq ou six ans. Neveux l'a fait démarrer historiquement à la date exacte où il s'est évadé, et avant qu'il fonde la sûreté. Après on nous a proposé la suite, donc c'était forcément la période de la sûreté qui venait, et avec la troisième série, on a décidé de l'étendre pratiquement jusqu'à la restauration.
Cette première série joue sans arret sur l'amitié entre Vidocq, (Bernard Noel), et Flambart, qui est superbement joué par Alain Mottet. La relation entre les deux personnages est assez différente de par la suite...
M.B : Bernard Noel et Alain Mottet étaient des amis intimes. Ils avaient joué ensemble juste avant au théatre, Victor ou les enfants au pouvoir, mis en scène par Anouilh, où ils avaient été tous les deux tout à fait extraordinaires. Et lorsque j'ai fait le casting de la série, le personnage de Bernard Noel s'est imposé à moi comme devant être celui qui devait jouer le rôle. Bernard Noel était une personnalité. On aurait pu imaginer ses rapports avec Flambart différents de ce qu'ils ont été, mais j'avais déjà travaillé avec Mottet, et leur amitié m'est parue une garantie de réussite pour le projet. Leur antagonisme se passe dans une espèce d'estime mutuelle, qui se traduit très bien dans un des épisodes qui s'appelle "l'Armée Roulante", où ils se retrouvent obligés de s'allier face à un ennemi commun. Vidocq truande sans arrêt Flambart bien entendu, parce que l'irrespect à l'égard de la police et de l'autorité est l'un des éléments primordiaux de la série, mais en même temps, les deux s'estiment. C'est tout à fait irréaliste et totalement provocateur de notre part, mais c'est l'idée à la base même de la série.
On a la surprise dans cette première série de déjà découvrir les futurs membres de la Bande à Vidocq.
M.B : J'ai choisi tous les acteurs principaux. Je lui ai constitué une bande, qui étaient Jacques Seiler (Desfossés), Pierre Pernet (Fil de Fer/l'Acrobate), essentiellement. Cette bande a joué parfaitement. Seiler, c'était la première fois qu'on travaillait ensemble, mais par la dernière, et loin s'en faut, c'était devenu un ami intime.
Vous tourniez à l'étranger ?
M.B : La série était tournée strictement dans la région Parisienne ! On avait pas encore l'habitude de s'expatrier, et c'était des séries tout à fait franco-françaises. La première série était produite par Gaumont Télévision, et la seconde par Télécip, mais en fait c'était les mêmes. C'était déjà l'époque ou il avait moins de studios pour tourner. La première série a été tournée très très vite. Je crois qu'il y a eu un tout petit peu de studio, rue du Fief, dans mon souvenir, en face de Billancourt. Et il y avait tout un section qui a été tournée, tenez-vous bien, dans les sous-sols de Saint-Sulpice ! C'était absolument énorme et d'époque. Il avait un coté vieille pierre. Dans un des épisodes de la première série, "les Olympiens", il y a une scène qui se passe sur un bateau avec Seiler, et on a tourné ça dans les combles de Saint Sulpice avec un pied spécial pour faire mouvement de bateau. Notre centre de tournage a vraiment été l'église Saint Sulpice à Paris. On a du aller un peu plus loin que Senlis, où l'on a tourné dans les environs l'Armée Roulante, à la sous-préfecture de Rochefort, et vers Plailly. On est allé un jour au bord de la mer, justement pour "les Olympiens". Même pour la seconde série, on ne voyageait pas beaucoup. On est allé deux jours à Nice, point final ! Tout le reste a été tourné dans Paris.
Vous alliez souvent au delà du budget, en compensant par une bande son très élaborée et l'usage du hors champ.
M.B : Tout à fait. Dans les émissions à suspens et policières, le hors-champ et le son ont une importance énorme. Je le fait systématiquement, parce-que j'estime que le hors-cadre et le son off, l'ambiance, sont des éléments aussi, et parfois plus important que ce qu'il y a sur l'écran lui même. Beaucoup de metteurs en scènes sont absolument fascinés par ce qui se passe sur l'écran, et ils en oublient le monde autour. Comme je fais beaucoup de théatre et d'opéra, j'estime que le son off a énormément d'importance. Dans l'Armée Roulante, par exemple, j'ai mis en scène une bataille contre l'armée autrichienne sans montrer l'ennemi une seule fois ! Neveux m'as dit, "je ne vais pas te faire l'armée Autrichienne, parce-que tu l'aura pas" ! Je lui ai répondu "je la suggère !".
Une autre caractéristique des Vidocq est un montage extrêmement rapide, contrairement à beaucoup de série françaises de l'époque.
M.B : Je trouvais toujours que la télévision française trainait, que l'on exploitait les plans jusqu'au bout, parce-que c'était une méthode de cinéastes du pauvre, qui ont une caméra à leur disposition pour la première fois, de tirer sur le temps. C'est bien de tirer sur le temps, et de faire durer, quand on pourrait faire autrement, parce que c'est un choix esthétique et artistique. Mais quand c'est une espèce de travers de nouveau riche pour montrer qu'il a une caméra et qu'il aime son plan jusqu'au bout... je déteste ça. J'arrivais du cinéma, et je trouvais même que le cinéma français, avant la nouvelle vague, puisqu'on a fait ça à l'époque de la nouvelle vague, (Truffaut était un ami, Chabrol aussi), le cinéma français donc, trainait pas mal ! Le fait de monter serré est avant tout une preuve d'aisance, pas seulement de la mise en scène, mais aussi financière. Mais il est bien clair que l'on peut truquer ça, et faire semblant d'avoir de l'aisance en étant pauvre, comme des gars qui ont une grosse voiture et pas de compte en banque... C'est un peu ce qu'on avait fait ! En essayant au maximum d'éviter l'habitude, qui date du cinéma muet, du champ / contre champ.
Comment avez-vous choisi Serge Gainsbourg pour la musique ?
M.B : On se connaissait. Je lui ait dit, tu as envie de me faire le générique ? Alors il m'a dit oui, et il est arrivé -je suis sûr qu'il n'avait rien préparé- avec une série d'harmonies sur lesquelles il avait écrit les paroles dans la nuit, après avoir vu quelques épisodes. En arrivant le matin, au studio d'enregistrement, il m'a dit "ta musique de générique, je vais chanter dessus". Alors je lui ai dit "si tu veux", -à cette époque là, on était très libre, pas besoin de faire valider la décision par tout un comité. Il a fait son générique, sur lequel j'ai placé des images de la file de bagnards, qui était une des seules richesses que j'avais exigé pour la série, parce-que quand on a des premières images riches on les met en avant ! Le générique a beaucoup marqué. J'apporte toujours énormément de soin au générique de mes films, puisque je suis musicien amateur moi-même.
LES NOUVELLES AVENTURES DE VIDOCQ
Sautons maintenant un peu dans le temps. Trois ans après, vous lancez la pré-production de la deuxième série, toujours avec Bernard Noel...
M.B : Ce qui s'est passé après la diffusion en 1967, c'est que Vidocq a été un énorme succès. Il y a eu une panoplie Vidocq, les novelisations des épisodes, et même des bandes dessinées ! (La BD est signée Cheret, créateur de Rahan NDLR). Vraiment l'un des plus gros succès de la télévision Française de l'époque, ce à quoi on ne s'attendait pas. On avait fait ça pour s'amuser. Résultat, on nous a demandé de continuer.
Le format a changé : vous êtes passé du 26mn à 60mn, et du noir et blanc à la couleur.
M.B : C'était l'époque ou le développement de la télévision se faisait vers la couleur d'une part, et d'autre part vers des émissions plus longues - les vingt-six minutes commençaient à sauter, et Neveux a exigé de faire des heures, et moi aussi, parce-que c'était dommage de gâcher des bonnes histoires en vingt-six minutes. On était obligé de faire de l'auto-censure, parcequ'il y avait des tas de scènes qu'on devait couper au scénario en disant "on a pas le temps". Quand on veut des histoires vraiment construites, avec un début, un milieu et une fin c'est très difficile en 26 minutes. Donc on a exigé de faire des heures, que l'on nous a accordé.
Il nous faut aborder le changement d'acteur pour le rôle principal.
M.B : Oui. Il s'est produit des choses dont on peut parler maintenant, bien que cela ne soit pas agréable à évoquer... Neveux a écrit le paquet de 6 épisodes, et Bernard Noel se préparait à le jouer. Au stade de l'écriture, cette série était donc écrite pour Bernard Noel, Alain Mottet, et un nouveau personnage, qui était la Baronne de St Gély, que Neveux avait écrit spécifiquement pour Danièle Lebrun, avant de savoir que c'était ma femme ! Il faut quand même le faire ! Mais bon je n'ai pas dit non, et elle non plus. Il devait le savoir dans un coin de sa tête quelque part ! Tout cela se profilait très bien, d'autant que Danièle jouait à ce moment là à la TV une pièce avec Bernard Noel qui s'appelait "La Proie et la Pluie", et ils marchaient très bien ensemble. Et deux mois avant de tourner, alors que la préparation démarrait, il tombe malade. Je reçois chez moi un coup de téléphone, un soir, de sa femme, me disant qu'il n'allait pas pouvoir le faire, parce-qu'il avait un cancer du foie. Et personne ne voulait lui dire de lâcher la série, donc il a fallu que cela soit moi qui m'en charge, mais sans lui révéler de quoi il souffrait exactement.
Ca a dû être un moment difficile.
M.B : Cela a été horrible. Je lui ai dit qu'il valait mieux pour sa santé qu'il ne le fasse pas, que pour son propre avenir, ce n'était pas bien qu'il démarre une série dans un état de santé pareil. Sans lui dire de quoi il était malade... Le jour où je suis allé le voir, il mangeait de la langouste ! Avec un cancer du foie, il faut le faire. C'était une force de la nature. Résultat il a levé le pied. Nous étions prêts a tourner, mais n'avions plus d'acteur principal.
Et puis Claude Brasseur est arrivé. Dans quelles circonstances ?
M.B : J'avais déjà tourné avec Claude Brasseur, alors je lui ai téléphoné en lui disant "qu'est ce que tu fait en ce moment" ? Il m'a dit "je fais des trucs". Mais c'était l'époque où faire de la TV, c'était important. Et je lui ai exposé la situation carrément : "tu prends ou tu prends pas, mais je veux une réponse rapide". Alors il m'a dit "bon, voyons nous tout de suite, au coin de la rue de St Pierre et de la rue Bonaparte, viens en voiture, je t'attendrais, et amène les textes". Il est monté cinq minutes dans la voiture, je lui ai donné les textes, et il est parti. Il m'a dit, "je sais pas si je vais te dire oui, hein." Et le lendemain, il m'a téléphoné, et c'était oui.
Du coup, Alain Mottet, qui jouait Flambart, est parti lui aussi ?
M.B : Claude Brasseur pouvait très bien jouer Vidocq, et il l'a prouvé, mais Flambart ne pouvait plus être Alain Mottet. Mottet n'a pas voulu continuer de le jouer, parce que c'était un ami intime de Bernard Noel, et quelque part cela lui semblait une trahison de le faire, et il avait raison. Donc j'ai décidé, plutôt que de prendre un personnage qui ressemblait à Mottet, de prendre quelqu'un de très différent qui était Marc Dudicourt, qui était plus une bulle de savon, qui avait des vertus comiques. Mottet avait beaucoup de vertus comiques, mais pas celle là, et donc le rapport c'est déplacé à celui d'un boxeur et son punching ball ! Il a été très différent, et il fallait qu'il soit différent, parce que si on essayait de restituer le même rapport, il était moins bon.
Il y a peu d'exemples dans l'histoire des feuilletons, de tels changements d'acteurs, et de modifications de personnages en même temps, qui se soldent par un succès.
M.B : Oui. Même d'une certaine façon dans les James Bond, les acteurs changent, mais les personnages se ressemblent. Là on a vraiment changé tout le monde, et la nature des personnages aussi, et cela a été notre vrai problème. Comme la première série avait vraiment bien marché, Bernard Noel était une figure pour les gens. Et quand on a sorti la deuxième série en 1971, Bernard Noel était mort, et cela avait fait du bruit. On pouvait supposer que les gens allaient nous en vouloir de changer le personnage, et c'est d'ailleurs le risque que j'ai mis devant le nez de Brasseur en lui disant "attention, tu prends une succession, elle est difficile à prendre." Mais après la diffusion du premier épisode, cela a pris tout seul ! C'est très, très curieux. C'est un exemple rarissime. C'est vraisemblablement parce que c'était différent que ça a marché.
En même temps, même avec ces changement, on trouve des similitudes non seulement physiques, mais aussi au niveau du jeu, et de la manière de délivrer les dialogues, entre Claude Brasseur et Bernard Noel...
M.B : ...Dans une espèce d'humour large ! Oui, il y en a, et on a travaillé la dessus. Il fallait qu'il y ait quand même des continuités. Mais on était aidés par le fait qu'il y avait un changement de situation drastique, qui était que Vidocq devenait flic. Le tout premier plan que l'on a tourné, le premier jour, en studio, est celui dans lequel il arrive dans les bureaux de la sureté après que Flambart ait fait son numéro avec l'équipe. C'est un plan que l'on a mis du temps à faire. je l'ai tourné en plan séquence exprès. Je me suis dit, c'est ce plan là, ou rien. Et on a mis le temps de le faire, et cela a marché...
Vous avez dû aussi fabriquer une deuxième "Bande à Vidocq"
M.B : Oui, et là, j'ai fait une entorse au réalisme : j'avais fait mourir Pernet dans la première, et je l'ai repris dans la deuxième. Il y avait toujours Seiler, on y a ajouté Mac Moy, qui jouait le Marquis de Modène, et qui était un remarquable acteur, et Philippe Gaulier, qui était un clown. Cela a fait une bande à quatre, et après, dans la troisième série, pour des raisons de co-production canadienne, on l'a remplacé par un canadien qui jouait un rôle un peu plus effacé. La bande était essentielle. Elle permet de faire progresser l'action, pendant que le héros fait autre chose. C'est le rôle des adjoints, toujours. J'avais connu ça quand j'avais créé, quelques années avant, L'Inspecteur Leclerc, avec Philippe Nicaud, à qui j'avais donné deux adjoints qui étaient Paul Gay et André Valmy, parce que cela permet de faire avancer les histoires. Cela avait en plus très belle allure.
Racontez moi cette formule d'écriture de la deuxième et troisième série, qui constituait a produire et filmer des scénarios de 80 ou 90 pages, que vous condensiez ensuite a 60mn au montage.
M.B : Cela se passait de la façon suivante : Neveux écrivait, moi je corrigeai, je lui renvoyai, et il me disait, "mais tu m'en met encore plus qu'il y en a !" Je lui disais, "oui, mais il faut faire un long métrage, et c'est moi qui me démerde pour que cela fasse une heure". C'est pourquoi les Vidocq sont totalement bourrés d'action et que le rythme est frénétique.
Les scénarios de Neveux semblent sans équivalent dans le domaine de la série Française, par leur originalité et leur fantaisie surréaliste.
M.B : Très souvent je disais à Neveux "tiens, là, tu me fait un drôle de saut, personne ne va y croire, personne ne va comprendre. Il me répondait "du moment que t'as assez d'assurance pour le dire, ça passera !". Et il était complètement comme ça.
Comment se passait la collaboration ?
M.B : Neveux me téléphonait toutes les nuits, parcequ'il écrivait la nuit, il me réveillait à trois heures du matin en me disant "j'ai eu une idée, là, je peux le faire ?". Une nuit il me téléphone en me disant "l'Alchimiste est en prison, il va découvrir la pierre philosophale". Je lui dit "c'est bien !". Je connaissais le principe, Neveux était fasciné par la cabale et les histoires d'alchimistes, et il ajoute "il va découvrir la formule, il en couvre les murs de sa cellule, mais on va l'exécuter, et il ne veut pas s'évader pour ne pas perdre la formule, donc au lieu de le faire évader, Vidocq va voler la guillotine pour qu'on ne puisse pas le tuer. Tu crois que je peux voler la guillotine ?" Je me souviens très bien je suis a moitié réveillé, et je lui répond, (hurlant) "MAIS OUI VOLE LA GUILLOTINE NOM DE DIEU !". Il téléphonait tout le temps. Quand on scénarise, on dit tout le temps, "ah, on pourrait... si l'on allait plus loin, on pourrait...", et je lui disais "MAIS ALLONS Y !". Et donc effectivement il y a des trucs surréalistes et invraisemblables dans ces scénarios.
Peut-on dire que l'avènement de mai 1968 entre les deux séries explique certaines différences, comme celle entre le personnage de Annette, un personnage féminin "classique" dans la première, et celui de la Baronne, littéralement une folle manipulatrice sado-masochiste dans la seconde ?
M.B : La relation entre Annette et Vidocq est effectivement assez classique. C'est de prolétaire à prolétaire, disons, alors qu'avec la Baronne de St-Gely, on joue avec les différences de classe sociale. Ce n'est pas marxiste, mais enfin, quand même un peu. La relation est effectivement aussi totalement sado-masochiste. Quand Vidocq lui passe les menottes et que le lendemain matin, il y a un chat à la place...
Qui a eu l'idée de cette scène ?
M.B : C'est Neveux. Un jour il m'a téléphoné en me disant, "je fais ça... enfin, je voudrais bien faire ça... je veux dire, je peux faire ça ?" Parce qu'il était timide, quand il avait des idées, et il me disait "je ne sais pas si je peux"... je lui répondait, "mais FAIT !". Je ne sais pas si ces idées sont dûes aux changements sociaux amenés par Mai 68. personnellement, j'étais profondément politique à ce moment là, mais dans son cas, cela ne l'effleurait pas. Maintenant, je ne sais pas, peut être qu'inconsciemment cela a agi ? Il y avait une liberté sexuelle beaucoup plus grande à l'intérieur de la deuxième série, qui est effectivement est peut-être due au changement de moeurs et au contexte de l'époque.
A revoir la série couleur, il y a, c'est une évidence, comme une grande explosion de liberté. Il y a aussi dans cette seconde série des éclairs de violence assez insensés. Le style visuel me fait aussi beaucoup penser aux films de la Hammer, contemporains de l'époque.
M.B : C'était ma référence. La télévision était en train de changer. Sans abuser de trucs sanguinolents, on pouvait commencer à montrer. Et puis de toute façon, pour montrer du sang, pour montrer un impact de balle, il faut du temps. Dans la série 26 mn, on avait ni le temps, ni l'argent.! Et le fait de tourner en couleur change beaucoup de choses.
Vous n'étiez pas tendre avec les policiers, les ministres, et tous les représentants de l'autorité en général.
M.B : Neveux et moi, à travers ça, avions l'irrespect chevillé au corps. Le tournage et la diffusion se passait à une époque de profond respect du politique, c'est à dire le Gaullisme, et effectivement, on a même été jusqu'à nous poser la question de savoir " à qui vous faites allusion en montrant tel ministre vénal ?". Mais on ne faisait allusion à personne, enfin, celà ne nous frappait pas, mais cela paraissait à cette époque irrespectueux, et même aujourd'hui encore.
En combien de temps tourniez vous chaque épisode ?
M.B : On tournait en imbriquant tout, 6 ou 7 épisodes en même temps ! On avait plus de temps que dans la première série. On avait un un plan de travail où l'on était obligé de sauter du premier au quatrième épisode parce-que c'était le même décor ! C'était d'une certaine façon dément. On avait des plates-formes de tournage, et pour la deuxième série couleur, par exemple, on a eu le chateau de Vaux. Parce qu'il y avait des caves, des salons. On pouvait en une journée tourner des scènes dans un cabinet de ministre, et faire des intérieurs dans le bagne de Toulon au sous-sol l'après-midi. Le bagne de Toulon a été tourné à Villefranche sur mer. C'était la citadelle de Villefranche, qui est abominable. C'était serré, et en même temps, on a eu des moyens que l'on aurait plus maintenant. Je demandais la vraie Calèche de l'Empereur avec huit chevaux, et je les avais ! Maintenant c'est devenu totalement impossible, pour qui que ce soit, même au cinéma.
Pourquoi George Neveux a-t'il été aidé sur les scénarios de cinq épisodes de la troisième série ?
M.B : Comme la série avait une très bonne réputation, des scénaristes de cinéma comme François Boyer, (scénariste de Jeux Interdits, La Guerre des Boutons, Un Singe en Hiver, Week-end a Zuydcoote NDLR) qui a fait les Assassins de l'empereur, et qui était loin d'être le plus mauvais, fournissaient des scénarios et parfois des dialogues, et c'était chapeauté et repris par Neveux qui y ajoutait des grains de folie supplémentaires complètement dingues. Il est très évident que l'usine que représentait le tournage le dépassait un peu à ce moment là, donc il a été directeur de collection, et il réécrivait. Je participais aussi beaucoup à l'écriture, mais je n'était pas crédité. je poussais les scripts dans leurs retranchement les plus fous, parce que c'est la folie qui marche.
On a pas parlé de la musique du générique, signée Jacques Loussier, culte.
M.B : Loussier était un copain, et il a vraiment travaillé sur la musique, ce qui a beaucoup aidé la série. Je pense que dans les deux cas, ce sont des génériques qui sont restés connus.
Auriez vous aimé continuer après le dernier épisode ?
M.B : Non. Pour plusieurs raisons. On a conclu assez tristement, parce que je me suis dit que la fin devait être mélancolique. - la séparation entre la Baronne et Vidocq. On s'est vu à la fin, avec Claude Brasseur et Danièle Lebrun, et l'on s'est dit "on arrête". Parce que sinon, on va être bouffés par ça, et l'on va plus s'en sortir. J'ai dit à Claude, surtout sort de ça, et il en est sorti, parce-que Vidocq est un avatar dans une carrière beaucoups plus complexe. Je me suis dis que cela suffisait, parceque je ne voulais pas du tout qu'il m'arrive la même chose qu'à Loursais, qui était resté bloqué dans "les Cinq dernières minutes". Je ne voulais surtout pas me laisser piéger, même si c'était confortable et très bien payé et que cela plaisait énormément au public. On a donc décidé d'arreter, et définitivement, alors que la série à été vendue à peu près partout et doublée en plusieurs langues. Il y a eu un gros mouvement international autour. Dans le sentiment de ne pas truander ni la chaine, ni le public, on faisait très exactement ce qu'on voulait.
C'est tout de même incroyable, de réaliser qu'il y avait plus de liberté à la TV dans le passé, qu'aujourd'hui.
M.B : On a détenu le pouvoir. J'ai détenu le pouvoir pas seulement là, un peu partout, le pouvoir de créer ce que je voulais faire. En fait, si j'ai fait de la télévision, c'est parce-qu'au cinéma on était pas libre. A cette époque là, la télévision était plus libre que le cinéma, alors que maintenant, c'est totalement l'inverse ! Maintenant l'argent a pris le dessus, et on ne parle plus que de lui, ou plus exactement il n'y a plus que lui qui parle ! Mais à cette époque là, c'était une liberté pleine et entière, et personne ne m'interrogeait. C'était au point ou l'on montrait à la chaine la version terminée/mixée ! La première fois qu'on ma demandé de montrer une copie de travail, c'était pour Les Misérables en 1972. Cela a fait un drame parce que je n'étais pas d'accord et encore très dans le système précédent. Je l'ai quand même montré, et on y rien changé, parce que de toute façon, je n'ai jamais remonté un film à la demande de la production. Je suis un dinosaure, mais c'est comme ça !
La série a été annoncée en DVD en 2007-2008, mais ne s'est jamais matérialisée. Que c'est-il passé ?
M.B : C'était vous le chargé de projet. A vous de nous expliquer !
A vrai dire, nous avons été victimes des circonstances. Le coût de remasteriser en HD, pour commencer, équivalent a 6 ou 7 films cinéma. Et puis des changements de direction ont fait que ce projet a disparu des plannings, bien que les bonus aient tous été filmés, les négatifs retrouvés, et des essais de transferts, nécessaires aux évaluations des coûts, effectués.
M.B : C'est bien dommage, surtout qu'il ne se passe pas une journée sans laquelle quelqu'un me demande pourquoi ce n'est pas sorti, ou pourquoi la série n'existe pas en DVD ou en HD !
Propos recueillis par David Fakrikian
[MAJ] L'INA vient d'annoncer par communiqué de presse la sortie des 13 épisodes des Nouvelles Aventures de Vidocq en DVD pour 2013.
Images © INA 2012.

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